Les coulisses du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) ont longtemps été le théâtre d’une tempête silencieuse, une plateforme battue par des vents contraires où politiques, financiers et techniciens tentaient de maintenir le cap. Entre pressions diplomatiques, batailles économiques et impératifs techniques, le Sénégal et la Mauritanie ont navigué sur une mer agitée avant de sceller un accord commun. Mais derrière cette façade d’entente cordiale, des lignes de fracture subsistaient. Les révélations de Thierno Seydou Ly, directeur sortant de Petrosen E&P, au cours d’une interview exclusive accordée à L’Observateur, en témoignent. À la clé, 486 milliards de FCFA d’exonérations fiscales évités pour le Trésor public.
Le 21 décembre 2018, à Nouakchott, les deux États signaient un acte additionnel à l’accord de coopération interétatique sur le développement et l’exploitation du gisement. Ce texte, censé harmoniser les législations fiscales et douanières pour fluidifier les opérations des sous-traitants du projet, venait compléter le cadre normatif nécessaire à sa mise en œuvre effective. Mais, dans l’ombre des négociations, certains observateurs détectaient déjà des fuites dans les circuits financiers de l’État.
Lorsque l’Assemblée nationale adopte, le 15 février 2019, la loi n°2019-07 autorisant la ratification de cet acte additionnel, elle laisse s’échapper une manne financière qui aurait dû alimenter le Trésor public. Derrière les portes closes du ministère du Pétrole et des Énergies, des techniciens voyaient d’un œil inquiet les exonérations fiscales accordées aux sous-traitants, estimant qu’elles pouvaient coûter des milliards à l’État. « Les techniciens du ministère du Pétrole et des Énergies d’alors ne se laisseront pas embarquer dans cet accord de coopération qui faisait perdre des milliards au Trésor public », confie à L’Observateur Thierno Seydou Ly, directeur sortant de Petrosen E&P.
Mais cette fuite massive a fini par être colmatée. Dans cet entretien exclusif, Thierno Seydou Ly révèle que 800 millions de dollars — soit environ 486 milliards de FCFA — d’exonérations fiscales ont été renégociés, offrant ainsi une bouffée d’oxygène aux caisses publiques. « Lorsque j’ai commencé à piloter les projets, les opérateurs avaient déjà obtenu un certain nombre d’acquis accordés par les autorités, dont l’exonération fiscale des sous-traitants du projet GTA, ce qui n’était pas forcément en droite ligne avec la défense des intérêts de l’État », explique-t-il.
Il aura fallu une bataille acharnée pour convaincre les différentes parties prenantes du non-fondement de ces exemptions avant d’engager une renégociation avec les partenaires de la joint-venture. « Heureusement, nous avons eu gain de cause, ce qui a permis aux États de sauver plus de 800 millions de dollars. Ces recettes ont commencé à être collectées avant même le début de la production et continueront de l’être jusqu’à la fin de la vie du projet. »
Mais, selon Thierno Seydou Ly, la mise en place du projet n’a pas été un long fleuve tranquille. « Le processus de prise de décision finale d’investissement (FID) est long et complexe, car il implique plusieurs acteurs (Finances, Environnement, Pêches, etc.) et requiert de nombreux préalables : évaluation fiable des ressources, choix d’un concept de développement robuste, études d’impact environnemental, sécurisation du financement, négociation d’un contrat d’achat, etc. », souligne-t-il.
Pourtant, contrairement à d’autres pays où certaines découvertes n’ont jamais abouti à une décision finale d’investissement ou ont stagné pendant une décennie, le Sénégal a su accélérer la cadence. Les résultats parlent d’eux-mêmes, insiste l’ancien directeur général de Petrosen E&P : en décembre 2018 pour GTA et en janvier 2020 pour Sangomar, le pays a franchi des caps décisifs. « Ce que le Sénégal a pu réaliser est une prouesse », affirme Ly. Une prouesse qui, grâce aux ajustements opérés, aura permis de renforcer la position financière du pays et d’éviter une évaporation massive des ressources publiques.